La fin des bois de justice ! C’est arrivé près de chez nous.

Notre région eut le triste privilège d’avoir le dernier guillotiné pour crime civil en Belgique. Les bois de justice furent dressés pour la dernière fois, le 16 novembre 1860, sur la place de la Ville Haute à Charleroi.
Les têtes qui tombèrent dans le panier sont celles de Jean Baptiste Boucher, colporteur de 44 ans domicilié à Chastres, près de Walcourt et son complice Auguste Leclercq, marchand de volailles domicilié à Wanfercée Baulet.
Qui sont ces condamnés ?
Ce sont les chefs de la « bande noire », composée de 14 malfaiteurs qui sévirent pendant plusieurs années dans l’Entre Sambre et Meuse.

Cette bande se crée en 1855 et est constituée en plus de J.B Boucher et A.Leclerq, de Joseph Leclercq dit « le crollé » tailleur de pierres de son état, d’Alexandre Leclercq, dit « le papa », âgé de 26 ans, cantonnier domicilié à Chavigny, près de Soisson, de Philipe Boucher, 36 ans, cantonnier domicilié à Gembloux, de Léopold Tabet, 29 ans, domicilié à Chastres ; de François Hubinon, 58 ans, domicilié à Sombreffe ; d’Auguste Vanderave, 67 ans, domicilié à Sombreffe ; de François Avicus, 41 ans, domestique demeurant à Gilly ; de Xavier Joseph Hubinon, frère utérin des Leclercq, neveu de François Hubinon et dit « le petit Thomas » ; de Pierre Chavée, de Jean Hubert dit « Gobert Lefèvre » et de Marie Josèphe Leclercq épouse Camet.

On les surnomme la « nwâre binde » car avant chaque méfait ils s’enduisent le visage de farine mélangée à du cirage noir et s’arment de pistolets et d’armes blanches, souvent leurs outils de travail…Pour brouiller les pistes, ils s’expriment en flamand.

Un de leurs crimes est resté mystérieux et fut appelé « le mystère de la chambre bleue ».
Voici les faits :
Dans la nuit du 23 au 24 mars 1860, Mme Dubois est assassinée dans sa chambre à coucher à Couillet. Les indices sont presque inexistants. Une lettre anonyme parvient aux autorités pour dénoncer les coupables : Mrs Couckes, Goethals et un certain Smet. Ils ne peuvent donner aucun alibi pour le soir du meurtre.

Le 16 novembre 1860, ils montent à l’échafaud sur la place de la Ville Haute de Charleroi. Comme par hasard, Jean-Baptiste Boucher et Auguste Leclercq sont présents dans la foule qui assiste à l’exécution. Lors du procès de la « nwâre bind » en 1862, des membres de la bande s’accusèrent du crime de Couillet.

Le procès fut impressionnant, compte tenu du nombre d’inculpés et du nombre de méfaits.
Enfin, il y eut l’ultime audience du 9 janvier 1862, à la cour d’Assise du Hainaut à Mons. La lecture des questions posées au jury, va prendre 3 heures. Ceux-ci doivent répondre à 876 questions ! Ce fut en partie du spectacle. Les femmes qui assistent au procès, se précipitent pour détailler les accusés. Philippe Bouchez est d’un calme impressionnant, alors qu’il sait qu’il risque sa tête. Alexandre Leclercq rit sans arrêt.
Le jury met 420 minutes pour rendre ses conclusions. L’audience reprit immédiatement, mais les juges délibérèrent à huis clos. En 15 minutes, ils décident de la culpabilité totale de Jean-Baptiste Boucher. Le Président déclare : « Vu les réponses du jury et l’article 368 du code d’instruction criminelle, ordonne la mise en liberté immédiate de Pierre Chavée, Jean Hubert, dit Gobert Lefèvre et de Marie-Josèphe Leclercq, femme Camet ».
Pour les autres c’est la peine de mort ! Soit 9 condamnés. Les avocats demandent la clémence de la Cour et les accusés déclarent ne rien avoir à ajouter.
Les exécutions se dérouleront sur une des places publiques de Charleroi.

Le lendemain de la sentence, des polémiques éclatent dans toute la région entre les « pour et les contre » de la peine de mort. Un des arguments des « contre » est que l’on a besoin de ces condamnés pour trouver les coupables de l’assassinat de la « chambre bleue » et savoir si Goucke et Goethals qui ont déjà été exécutés étaient réellement coupables. La population estime que l’on ne peut pas exécuter les 9 condamnés et qu’il faux faire un choix.

Comme il existe un mouvement populaire contre la peine de mort, certains souhaitent que les peines soient commuées en prison à perpétuité. C’est oublier que la peine capitale fait toujours partie de nos mœurs. Par exemple entre 1796 et 1814, la guillotine a fonctionné 553 fois ;
Entre 1814 et 1830 elle a fonctionné 71 fois. Entre cette date et 1862 elle a fait 860 veuves.
Le mouvement « anti » est quand même important, puisque Victor Hugo interrompra la rédaction « Des Misérables » pour s’associer au mouvement.
Le 18 janvier 1862, 9 jours après le verdict, le « Journal de Charleroi » et « l’Indépendance Belge » publient les vers que Victor Hugo a envoyés au roi Léopold I°.

Voici le texte du journal :

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Comme la date des exécutions n’avait pas été donnée, tous les matins la populace se rendait sur la place de l’Hôtel de ville pour savoir si l’exécution aurait lieu. Les hôtels et les cafés étaient submergés de demandes de réservation pour la veille et le jour fatidique.
Le 21 janvier 1862, Victor Hugo fait savoir que ces vers ne sont pas de lui, mais qu’il est de tout cœur avec les « antis » peine de mort. Le 27 janvier, le Journal de Charleroi publie la réponse de Victor Hugo.

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L’exécution du verdict tombe enfin.
Sept des neuf condamnés voient leur peine commuée en travaux forcés à perpétuité.
Jean Baptiste Boucher et Auguste Leclercq de Chastres seront les seuls à être guillotinés.
La sentence sera exécutée le 30 mars 1862 sur la place de la Ville Haute de Charleroi.

CharleroiVilleHaute

Le 29 mars, la guillotine est enlevée à l’hôtel de ville de Bruxelles pour être amenée par train à Charleroi. Le bourreau et ses aides accompagnent la « faiseuse de veuves », mais tout ne se passe pas comme prévu. A Charleroi, les hôteliers refusent de les loger et les auberges de les nourrir. Il faudra une réquisition de la justice et un accompagnement par la police pour que les bourreaux puissent être logés à l’enseigne « Au Ramoneur ». Dans la soirée, le bourreau et ses 2 aides pourront aller manger et boire un verre au « Café du Théâtre » qui deviendra le « Grand Café de la Bourse ».

Bourse

Le vendredi 29 mars 1862, à 7 heures du soir, J-B Boucher et A.Leclercq sont prévenus par le directeur de la prison et par l’aumônier que leur exécution est prévue pour 9H du matin le lendemain.

CharleroiLaPrison

Le samedi 30 mars à l’aube, les 2 condamnés assistent à la messe et communient.
On leur permet de faire leurs adieux aux autres membres de la bande dont la peine de mort a été commuée en prison à vie. Les 2 ainés des enfants de Boucher sont venus lui dire adieu, mais ni sa femme ni celle de Leclercq ne sont présentes.
Les 2 hommes ont ensuite pris leur repas avec le directeur de la prison et l’aumônier. Ils ont reçu des cigares mais ont préféré leur pipe. A 8H ¼, le bourreau les prépare à l’exécution.

Dans Charleroi, c’est l’effervescence ! On estime les spectateurs à 30000. Les hôtels et les auberges affichent complet et les cafés n’ont pas fermé de la nuit. Des gens des environs ont marché toute la nuit pour avoir une « bonne place » sur le lieu du supplice.
A 4 h du matin, la circulation dans Charleroi est devenue infernale. Tout le long du trajet que devait emprunter la charrette des condamnés, des centaines d’ouvriers se massent, malgré l’interdiction par les patrons d’abandonner le travail.
Eh oui, on travaillait le samedi….
A neuf heures moins dix, la charrette sort de la cour de la prison, escortée par un fort peloton de gendarmerie. Les 2 condamnés tournent le dos au cocher. En face d’eux se trouve l’abbé François, curé de la ville basse accompagné de M.Raoul, doyen de la ville Haute.
La charrette met 15 minutes pour rejoindre le lieu du supplice, sur la place de la ville haute. Descendus, Leclercq et Boucher s’embrassent et embrassent un crucifix tenu par leur confesseur. Malgré le fait qu’il est ligoté, Boucher grimpe seul les marches de l’échafaud.
Les aides du bourreau l’empoignent et le couchent sur la planche. Quelques secondes plus tard, le couperet tombe !
Un grand cri parcourt la foule, tandis que la tête tombe dans le panier.
Comme un acteur en représentation, le bourreau s’avance au dessus des escaliers de l’échafaud, après avoir remis sa chevelure en ordre, il demande que l’on lui livre Leclercq. Leclercq monte seul les escaliers et en une minute la sentence est exécutée.
La foule commence alors à se retirer et à envahir les cafés et les estaminets.

Voici comment titre le journal de Charleroi :

JournalExecution

 

Le dimanche 31 mars 1862, au cours de la messe de la Ville Basse, le curé François propose une collecte spéciale au profit des enfants des 2 suppliciés. La somme récoltée fut très importante. Le Journal de Charleroi, pourtant connu pour son anticléricalisme, se félicite de l’initiative du Curé François et fait paraître le texte suivant :

« La cause de la religion ne peut que gagner lorsque le prêtre prend à cœur de sécher les larmes des affligés et de venir au secours des misères des corps comme de celles de l’âme. C’est à l’accomplissement de cette noble mission que tout le clergé devrait se dévouer exclusivement. »

 

  • Laure Didier : La bande noire (1855-1862).Le banditisme dans l’Entre-Sambre et Meuse. PUL, Louvain-la-Neuve 2013
  • Emmanuel Laurent. La bande noire « Print Express Bruxelles »
  • Archives de la Dernière Heure 2001
  • http://fr.wikisource.org/wik/Actes et Parles/Pendant I%E2%80%99%exil/1862
  • Archives du Journal de Charleroi et Indépendance.
  • En 1849 le Journal de Charleroi tire en 500 exemplaires. En 1869 il tire en 3.900 exemplaires. Le Journal est progressiste, libéral et anticlérical.

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