A propos de la notion de culture

Le 2 décembre 2009, dans son interview menée par J.F.Kahn pour «Le Soir», le climatologue Jean Pascal Van Yperseele, numéro deux du GIEC, a fait un constat désolant : «le niveau des connaissances scientifiques des hommes politiques est habituellement beaucoup trop bas…». Comment ne pas partager ce point de vue quand on entend les discours des chefs d’Etat, de gouvernement ou des Ministres, même quand ils ont l’éducation, la culture et la recherche dans leurs attributions. L’orientation de leurs formations, même universitaires est, plus particulièrement dans nos pays dits «latins», gouvernée par une conception réductrice de la culture dont témoigne l’article qui suit que j’ai publié en novembre 2008.

En effet, un collègue philosophe et moraliste a donné, en septembre 2008, une définition de la culture qui m’a semblé dangereusement restrictive : […la connaissance désintéressée de la littérature, l’histoire, l’art , la philosophie…] . Ainsi, il n’y a guère de place dans son esprit pour la part de la culture basée sur les connaissances scientifiques.

Bien sur, il ne fait que suivre un mode de penser dominant qui reflète sans doute la peur « un peu respectueuse» qu’inspire aux tenants des sciences dites humaines, les sciences dites exactes et sans doute «inhumaines» à leurs yeux. art03_Précisément celles qui, de nos jours, sont à la base de toutes les technologies dont ils jouissent avec un appétit illimité. Tant qu’à être désintéressées, il est évident que les «sciences de la publicité» n’ont rien d’humain et que le marché de l’art leur est étranger !

Nos moralistes contemporains, qu’ils soient laïques ou religieux, ont inventé à l’usage de l’investigation scientifique un frein et un bâillon dénommé «principe de précaution». Le chercheur paraît dés lors, à leurs yeux timorés, un dangereux apprenti sorcier dont il faut modérer l’imagination délirante. Expérimentateur ou théoricien, il menace, en effet, en permanence la stabilité morale et sociale puisqu’il modifie de manière continue l’état des choses et des connaissances. Il nous contraint à transformer nos points de vue et à rectifier nos jugements les plus catégoriques. Voilà qui est difficilement supportable! On incite à donner pour le «Téléthon», mais on s’empresse de légiférer pour en canaliser les découvertes.

Il est, certes, plus facile de limiter les recherches sur l’atome ou les cellules souches par interdictions, anathèmes, limitations de budgets et mesures législatives que d’empêcher les armées de se servir du premier et les grands trusts pharmaceutiques et de la biochimie d’user des secondes à des fins parfaitement vénales. Tant que les «Sorciers», leurs alambics et leurs grimoires restent enfermés dans leurs antres profonds, on les tolérera pour l’espérance de profits qu’on compte en tirer. A la rigueur on les illustrera en les défigurant. Harry Potter, magicien, n’est- il pas le symbole triomphant de l’anti-science donné en exemple à la jeunesse? Madame Soleil, conseillère des présidents, est-elle le modèle de l’astronome et le sourcier celui des géophysiciens? En lisant bien des textes rédigés par mes amis et collègues de «sciences humaines», j’y croirais volontiers.

Le tumulte des sabbats, les miaulements des chats noirs, cris des chauve souris et frottements des balais dans le ciel et sur le sol, lorsqu’ils parviennent aux oreilles de nos «sages humanistes éclairés», les font s’assembler, juger et condamner des pratiques redevenues immorales et, quand c’est possible, préparer l’allumage des bûchers expiatoires.

Pourtant, l’envoûtement par les sciences est autrement plus fécond pour l’humanité que les litanies de ceux-là qui se frappent la tête contre des «murs de lamentations», circulent en cohortes meurtrières autour d’une pierre cachée à leurs yeux, s’assemblent devant une grotte pour soigner les maux qui les affligent ou s’agglutinent en conventions médiatiques pour s’entendre dire 110723«suivez notre programme et que Dieu vous bénisse et bénisse notre nation!»

N’est-ce pas un peu à cause de cela que nos «élites» dirigeantes préfèrent former des techniciens obéissants, drillés comme des maîtres d’hôtel à la curiosité contingentée, plutôt que des chercheurs libres et avides de multidisciplinarité? L’efficacité économique de la recherche passe par une spécialisation pointue alors que l’humanité de la recherche passe par l’étendue des connaissances et la générosité désintéressée du vrai partage. La culture scientifique est ainsi faite qu’elle ignore les bousculades infâmes du carriérisme. Je n’en dis pas autant de certains hommes « de science ». Évidemment! Et je constate avec peine à quel point certains incitent les jeunes chercheurs à suivre cette voie tortueuse.

Dans l’antiquité, héritage probable de l’opulente civilisation des Thraces, la culture était représentée par les Muses. Parmi celles-ci, une certaine Uranie exprimait l’attachement aux rapports entre le ciel étoilé, domaine de l’esprit, et la Terre dont s’occupaient les dieux. S’y joignait l’admiration pour la géométrie, l’arithmétique, la physique et la nature des choses. Elle a symbolisé toute la connaissance de l’univers acquise jusqu’au cinquième siècle de notre ère. Comme beaucoup d’autres, les Muses, charmantes jeunes femmes, furent diabolisées durant un millénaire, jusqu’au quinzième siècle, celui de la «Renaissance».

Sarcophage des muses

Sarcophage des muses

Depuis cette époque, une prestigieuse lignée de curieux «mal alignés» a appliqué son esprit à examiner le monde d’un œil nouveau. Au lieu de réinterpréter pour la millième fois les textes légués par les prédécesseurs, voilà des humains qui observent leur humanité! Cinq siècles d’hérésies! Il est temps, au XXIème siècle, de refermer la boite de Pandore et d’éteindre ce feu prométhéen déchaîné par Galilée, Vésale, Bruno, Servet, et leurs contemporains. Visiblement on s’y applique partout et le chemin tortueux que suivent les raisonnements de nos penseurs modernes contribue trop souvent à y mener en excluant la connaissance des sciences du domaine de la culture.

La culture scientifique ne consiste évidemment pas à savoir calculer la trajectoire d’une comète, d’être en état de décrire une molécule d’ADN avec ses mensurations ou de scanner un cerveau en opération…. C’est savoir ce qu’est une comète, à quoi sert l’ADN, comprendre comment l’esprit humain est arrivé à tel ou tel niveau de connaissances, ce qui l’a motivé et de pouvoir imaginer la structure d’un pareil édifice de pensées. C’est ne pas ignorer l’extraordinaire exercice intellectuel qui a mené de Pythagore à Einstein, de Galien à Fleming, des embaumeurs de Tel Amarna à Crick et Watson, de Démocrite à l’Atomium….

Ainsi contemplé, le panorama de la connaissance scientifique ex-prime également une puissance esthétique qui rend à quelques «ponts aux ânes» ou «tables de Mendeleiev» leur juste place dans notre culture. Notre vie n’est elle pas ainsi mieux éclairée par le Soleil que par l’artificieuse fée électricité? La culture, dés lors, n’est elle pas de se rappeler que le Soleil, c’est le mythe d’Apollon. Celui qui offrit à Hérakles la Lyre avec laquelle Orphée devint «champion olympique»? La fée électricité n’est elle pas munie de cette baguette d’ambre dont Thales de Mi-let admire que, frottée elle attire des fragments de tissu? C’est la force qui illumine nos foyers, fait tourner nos lessiveuses et anime les étranges lucarnes de nos téléviseurs et autres ordinateurs. N’est- ce pas de la culture élémentaire que de savoir d’où elle vient et comment elle fut asservie?

Tel est un fondement de cette culture scientifique dont notre société s’acharne à minimiser l’importance en évoquant la seule culture littéraire, artistique et historico-philosophique. Combien de Maisons de la Culture, de Centre pour la jeunesse sont-ils équipés pour abriter des formations aux sciences? Combien d’animateurs culturels songent-ils un instant à cet aspect de la culture dont personne ne leur parle? Chaque ville de moyenne importance possède aujourd’hui un «centre culturel», quelle est la place de la culture scientifique dans cet ensemble. Les autorités culturelles s’avouent «incompétentes» et renvoient la balle vers l’enseignement, lequel invoque ses obligations horaires et ses labos inaccessibles hors présence des enseignants (ce qui est parfaitement justifié). Cerise sur le gâteau, des règlements protecteurs et hygiéniques interdisent la détention et l’utilisation de la plupart des réactifs et des outils scientifiques de démonstration de base. Comment donner à la jeunesse le goût de la recherche si vous ne disposez que de quelques minutes pour remplacer une expérience convaincante qui prend un temps «précieux» par une sèche démonstration ex-cathedra. Ne trouvez- vous pas que cela exhale le relent d’un enseignement digne du treizième siècle?

calvin_langageParadoxe extrême, une société entièrement structurée autour de la technologie issue de la science enferme cette dernière dans un carcan peu franchissable dés qu’il s’agit d’investir pour aider la jeunesse à en comprendre l’intérêt! Logique, puisqu’il est admis et proféré que la science n’appartient pas au domaine de la culture.

Outre la sensation de grandeur, de force et de beauté qui s’en dégage, n’est ce pas sagesse que de réintégrer la connaissance scientifique dans la culture générale? Cela aiderait sans doute les humains à se réconcilier en profondeur avec la nature. Mais ces prédateurs impitoyables et myopes ainsi que ceux qu’ils se donnent pour guides en ont- il sincèrement envie?

Le cloisonnement arbitrairement instauré entre culture et sciences, fruit de l’habitude et de l’inertie, sinon de la malignité, prépare le recul de la civilisation et l’extinction des lumières. Qui y gagnera ?

1026_culture_americaineNote : Des émissions TV, telle «Questions pour un Champion» sur France 3 et, à un niveau plus populaire, le jeu «71» sur RTL , animé par un Zecca parfois abasourdi par l’ignorance de ses candidats, témoignent, six fois par semaine, de la profondeur du «vide culturel» ambiant.

 

 

André Koeckelenbergh.
Septembre 2008

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