L’esplanade de l’incompréhension

J’ai fait plusieurs séjours en Israël, soit dans ma vie professionnelle, soit en tant que touriste. Le dernier en compagnie d’André Lemaître, qui nous a fait visiter les sites archéologiques avec un œil de spécialiste. Monsieur Lemaître est épigraphiste, historien, philologue et directeur d’études à l’École pratique des hautes études où il enseigne la philologie et l’épigraphie hébraïque et araméenne. Il est reconnu comme expert des civilisations ouest-sémitiques anciennes et des origines du monothéisme.
Certaines informations proviennent d’un travail de M. Bueno, Dr en histoire de l’Islam à l’université de Paris-Créteil.

J’aimerais vous faire voir autrement cet endroit qui sent l’encens, la poudre, l’olivier et la haine.

Déjà son appellation est contestée.

L’expression « Esplanade des Mosquées » est une appellation typiquement francophone. Pour les juifs, c’est le « Mont du Temple », pour les musulmans c’est le « Haram al Sharif », textuellement le « Noble Sanctuaire ». Les anglophones parlent du « Temple Mount ».

L'Esplanade des Mosquées domine la vieille ville de Jérusalem, avec en son centre le Dôme du Rocher et plus à droite sur l'esplanade, la mosquée al-Aqsa.

L’Esplanade des Mosquées domine la vieille ville de Jérusalem, avec en son centre le Dôme du Rocher et plus à droite sur l’esplanade, la mosquée al-Aqsa.

L’histoire de ce lieu est truffée de contradictions, de paradoxes et de dénis.
Premier paradoxe : les musulmans affirment que la mosquée al-Aqsa préexistait à Mahomet. Elle aurait été construite avant que la religion musulmane existe…
Second paradoxe : il n’y aurait jamais eu de temple juif avant la mosquée.

L’esplanade des mosquées est le 3e lieu saint de l’Islam (surtout sunnite), après la Mecque et Médine. C’est de la mosquée Al-Aqsa que Mahomet se serait élevé au ciel lors du « Voyage nocturne ».

Le Dôme du Rocher

Le Dôme du Rocher

La mosquée al-Aqsa

La mosquée al-Aqsa

C’est aussi le premier lieu saint du judaïsme, désigné en tant que « Mont du Temple » et où se dressait dans l’antiquité, le Temple de Jérusalem, détruit en 70 ap. JC par Titus.

Le « Voyage nocturne » est aussi soumis à interprétation. Le verset 1 de la sourate 17 du Coran, quand l’ange Gabriel réveille Mahomet, dit ceci :

« Gloire et pureté à Celui qui, de nuit, fit voyager Son serviteur (Muhammad), de la mosquée al-Haram à la mosquée al-Aqsa… ».

Pour les spécialistes du Coran, l’absence de situation géographique est troublante. Le premier historien musulman à donner des informations fut Ibn Ishaq, au VIIIe siècle, qui assimile al-Haram à La Mecque et al-Aqsa à Jérusalem. Pourtant, d’éminents traditionalistes religieux du IXe siècle n’acceptent pas cette
localisation. Ils écrivent que l’on ne peut pas associer al-Aqsa avec Jérusalem comme seule possibilité. Il s’agirait d’un lieu mythique. Pour d’autres cet endroit est La Mecque.
L’autre paradoxe est plus scientifique. Il est difficile de soutenir scientifiquement qu’une mosquée aurait été construite à Jérusalem du vivant du Prophète, alors que la ville était sous domination byzantine et que l’islam y était inconnu.

Quand ces lieux sacrés furent-t-ils donc construits ? On tombe dans le déni le plus total, faisant abstraction de l’histoire et de la science. Les juristes musulmans persistent et signent, pour affirmer que ces deux mosquées furent construites bien avant la révélation de Mahomet. Condition sine qua non pour que la tradition ne sombre pas dans l’absurde ! Certains oulémas affirment sans rire que le constructeur de ces deux mosquées fut Adam, le premier homme et ensuite qu’Abraham reconstruisit la Kaaba (à La Mecque) en compagnie de son fils Ismaël et que le prophète Jacob construisit al Aqsa.

Mais le déni va encore plus loin. Le 25 octobre 2015, le grand mufti de Jérusalem, proclame à la télévision, qu’il n’y eut jamais de sanctuaire juif au Mont du Temple, le site ayant toujours été la mosquée al-Aqsa qui existe depuis la création du monde, il y a 30.000 ans. La gravité de telles assertions ne fait qu’augmenter l’odeur de poudre sur cette esplanade sacrée ! Pour les juifs, elle est la gardienne de toute l’histoire biblique. Le fameux « Rocher » est chargé des traditions et fonctions liturgiques juives. C’est sur ce rocher qu’Abraham obéit à Yahvé en s’apprêtant à sacrifier son fils Isaac, avant que l’éternel ne retienne son bras. C’est sur ce même rocher que David construisit l’autel du Seigneur sur l’aire d’Ornan le Jébuséen (Les Jébuséens sont un peuple pré-israélite de Canaan, soumis au roi David). Dans le livre des chroniques on peut lire « Salomon commença à bâtir la maison de Jahvé sur le mont Morriya où Jahvé apparut à David son père, à l’endroit que David avait fixé sur l’aire d’Ornan le Jébuséen »

Selon la tradition musulmane, c’est aussi sur ce rocher qu’eut lieu le « Sacrifice » d’Isaac par Abraham.

Selon les traditions musulmane et juive, c’est sur ce rocher qu’eut lieu le « Sacrifice » d’Isaac par Abraham.

Ces affirmations antagonistes n’amènent toujours pas d’odeur d’encens sur l’esplanade !
Sans tomber dans le paradoxe comme le font les musulmans, il reste qu’il est difficile de dater avec précision la construction du temple. Le récit biblique dit seulement que c’est vers 966 av. J.-C. que Salomon fit construire le temple pour y abriter l’Arche d’Alliance. Il faut bien admettre que dans ce cas l’Histoire et l’histoire sont mélangées. Le siège de Jérusalem se déroula en 587 et 586 avant av. J.-C., par l’armée babylonienne et les récits de l’antiquité nous disent avec précision qu’en 586 av. J.-C., Nabuchodonosor détruisit le temple de Jérusalem. La bible hébraïque nous donne des informations sur la reconstruction du temple sous Zorobabel qui aurait été terminée vers 516 av. JC. Pour la suite les précisions sont plus historiques. Le temple est agrandi et restauré sous Hérode Ier le Grand, en 20 av.  J.-C. et prend le nom de Temple d’Hérode. Nous savons avec précision qu’il est détruit en 70 ap. J.-C. par les Romains au terme de la 1re guerre judéo-romaine. Flavius Josèphe, témoin de la chute de Jérusalem prise par Titus en 70, relate dans La Guerre des juifs, Livre VII, que seule subsiste la partie occidentale du Mur. Les énormes pierres du mur de soutènement du Temple sont encore debout. C’est devant elles que les pèlerins viennent pleurer la destruction du temple.
Concernant le mur des lamentations, il y a aussi des incertitudes. Tous les archéologues affirment que seuls les murs orientaux et occidentaux de l’esplanade sont ceux du temple hérodien. Il ne reste plus de trace du 1er temple, celui de Salomon !

Tout cela blesse les susceptibilités et rend l’ambiance très explosive !
Depuis 1930, il n’y avait plus eu de fouilles sous l’esplanade des mosquées. Entre 1996 et 1999, le Waqf islamique de Jérusalem (Institution supervisant la mosquée Al-Aqsa)  effectue des fouilles sur le Mont du temple, dans le cadre de la construction d’une mosquée souterraine, dans la zone connue comme pouvant être les écuries du roi Salomon. Des dizaines de milliers de tonnes de terre sont enlevées. La supervision archéologique fut interdite et les déblais versés dans le désert près d’Hébron.
En octobre 2015, une résolution de l’UNESCO, refuse de qualifier le mur des Lamentations de lieu saint musulman. Il reste donc un lieu saint du Judaïsme et les racines juives du christianisme.

Les Portes de Houldah est un ensemble de portes, aujourd'hui murées, situées dans la muraille méridionale du Mont du Temple. 

Les Portes de Houldah est un ensemble de portes, aujourd’hui murées, situées dans la muraille méridionale du Mont du Temple.

Les fouilles du XIXe siècle dans cette zone découvrirent une série de passages sous la porte triple. Certains d’entre eux passent sous la muraille et aboutissent au-delà de l’angle sud du Mont. Leur usage et leur datation sont inconnus et, par la suite, les archéologues n’ont pas été autorisés à poursuivre des recherches, en raison de l’extrême volatilité politique du site.

En 2005, des fouilles supervisées par l’état d’Israël, dans le sud du Mont du Temple, mirent à jour un mur cyclopéen. Ils décrètent que le mur date du roi David, donc du Xe s. av. J.-C., cela sur la seule preuve d’un tesson de vase sur lequel est inscrit « pour le roi ». La religion n’est pas nécessairement objective…
Un des plus grands archéologues israéliens (Israël Finkelstein) et surtout un des plus scientifiques, a prouvé par ses découvertes qu’au Xe s. av. J.-C., Jérusalem était une cité modeste, et que les découvertes datent du VIIe s . av. J.-C., longtemps après la période des rois David et Salomon.

L’interdiction de fouilles sous l’esplanade des mosquées, montre surtout que les musulmans sont étrangers à la discussion et à la recherche scientifique. Au sommet du Mont du temple, le dôme du Rocher symbolise pour eux, le triomphe de l’Islam sur la Jérusalem des juifs et des chrétiens.

Le mur des lamentations au pied de l’esplanade des Mosquées.

Le mur des lamentations au pied de l’esplanade des Mosquées.

En réalité, les musulmans (les Omeyyades) ont construit le Dôme du Rocher en face du Saint Sépulcre en utilisant les ruines du temple Hérodien, dont ils copièrent le modèle et les proportions. Il est fort probable, qu’ils demandèrent l’aide d’un architecte byzantin.
Quelles pourraient être les motivations de cette construction ?
En 670, nous avons le témoignage de l’évêque Arculfe (Arculfe serait un évêque gaulois parti en pèlerinage en Terre sainte), qui décrit la mosquée : « Elle est quadrangulaire, couverte de bois qui reposent sur des ruines». En 692, le calife omeyyade Abd al-Malik fait construire le Dôme du Rocher sur les ruines d’une petite mosquée construite en 637, sur l’esplanade du Temple, où la nature avait repris ses droits.
La tradition musulmane dit que le Rocher porte l’empreinte du pied de Mahomet avant son « voyage nocturne » Mais en 637, quand Omar fait construire quatre murs pour protéger ce rocher, le « Voyage Nocturne » de Mahomet n’était qu’une histoire de la tradition orale; et surtout, Jérusalem n’y était pas associée.
Les faits sont ceux-ci : c’est en réalité à travers la personne d’Abraham qui, dans le Coran, n’est ni juif ni chrétien, mais bien un « hanif », un saint homme qui fut le premier à sortir de l’idolâtrie.
Le symbole vient de la religion juive, puisque aucun contenu spécifique sur un rocher, n’existe à une date si précoce (637). En effet, selon la tradition islamique, Mahomet serait né en 570 à la Mecque et mort en 632 à Médine. En solennisant Abraham, l’Islam prend de facto une prééminence sur la Palestine, et Jérusalem sur La Mecque, ville où est né le prophète, s’opposant ainsi à ceux qui avaient construit et sacralisé la Kaaba. Ce que le Dôme du Rocher veut exprimer, c’est la supériorité de l’islam sur tous les peuples vaincus – et ils étaient nombreux.

Que dit l’archéologue :

  • Le plan du Dôme du Rocher n’est pas original, il s’agit d’un modèle courant de rotonde commun aux temples romains et byzantins ainsi que dans le monde chrétien. C’est celui du saint Sépulcre ou de l’église Santo Stephano Rotondo de Rome construite au Ve siècle.
  • De plus le Dôme s’articule autour d’un double déambulatoire, ce qui est curieux car la déambulation ne fait pas partie des rites et coutumes islamiques.
  • La plupart des décorations sont de style gréco-romain, avec des végétaux, des puits de lumière. En fait, elle montre la richesse et la sainteté des rois et empereurs byzantins et persans, associées à l’art religieux byzantin. On peut penser que cela est voulu par les nouveaux conquérants qui veulent montrer leur supériorité en utilisant de manière consciente les symboles de leurs ennemis vaincus, les juifs et les chrétiens et leurs ennemis agissant, les Perses.
  • En revanche, c’est le premier bâtiment avec des inscriptions, dont une est tirée de la sourate du « Voyage Nocturne » mais sans le citer. Elle dit « Louange à Dieu ! Il ne s’est pas donné de fils, il n’a pas d’associé dans la royauté et il n’a pas besoin de protecteur pour le défendre contre l’humiliation ». D’après les spécialistes de l’Islam, ce texte transmet un double message : l’un missionnaire, enjoignant de manière autoritaire de se soumettre à la nouvelle foi qui accepte le Christ et les prophètes hébreux comme précurseurs de l’Islam mais qui en même temps souligne la supériorité et la force de la nouvelle religion.

L’édifice a survécu à de nombreux avatars. En 1099, il redevient église et est occupé par les Templiers qui en abîment une partie, en revendant des morceaux comme reliques. C’est aussi la résidence du roi de Jérusalem Baudouin II. En 1197, Jérusalem retombe aux mains des musulmans commandés par Saladin. Il fait enlever les icônes et l’autel, recouvrir les murs de plâtre et de marbre et poser des mosaïques qui furent refaites au XIIIe s. par les Mameloukes.
En 1545, Soliman le Magnifique fit poser des mosaïques polychromes restaurées en 1960.
Le 21 août 1969, une partie de la mosquée est détruite par un incendie allumé par un extrémiste juif.
L’ambiance sur l’esplanade des révélations (au pied de l’esplanade des Mosquées) sent la poudre. Les juifs suspectent les musulmans des pires turpitudes et ceux-ci, parqués dans l’espace réservé à la mémoire musulmane, scandent « Allahou akbar ». Sur l’esplanade des Mosquées, des vigiles, souvent Palestiniens donnent de la voix et du sifflet dès qu’apparaît une kippa.

L’ambiance de ce lieu triplement saint ne sent pas la paix mais plutôt la guerre.

Pour ceux que le sujet intéresse, quelques bons livres :

  • Jérusalem, biographie de Simon, Sebag Montefiore, Calmann–Lévy.
  • La Bible dévoilée, Israël Finkelstein, Ed. Gallimard. ( Un des archéologues les plus scientifiques et le plus impartial)
  • Jérusalem 1900 ; La ville sainte à l’âge des possibles, Vincent Lemire, Ed. Armand Colin.

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