Le Protocole des Sages de Sion

Il faudrait plutôt parler des « Protocoles des Sages de Sion » :  le titre varie en fonction des éditions et des pays.

Ce document se présente comme un plan de conquête du monde établi par les Juifs et les francs-maçons. Beaucoup de livres et de groupements racistes prennent ce texte comme prétexte pour asseoir leurs opinions. La rumeur populaire veut qu’il aie été écrit par des sionistes, mais il s’agit d’un plagiat à vocation satirique, rédigé par des nationalistes russes.
Ce document a été écrit à Paris en 1901, par Mathieu Golovinski, un informateur de l’ Okhrana. C’est un plagiat du « Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu » de Maurice Joly. Il a été écrit comme un pamphlet satirique décrivant un plan de conquête du monde par Napoléon III.
Ce texte a été transposé pour décrire un programme élaboré par un conseil de sages juifs afin d’anéantir la chrétienté et dominer le monde. L’auteur et ses commanditaires veulent convaincre Nicolas II des méfaits d’une trop grande tolérance à l’égard des juifs. Ceux-ci sont réputés comme les chantres de la vie moderne et intéressés par une libéralisation du régime. Le livre réunit les comptes-rendus d’une vingtaine de prétendues réunions secrètes exposant un plan de domination du monde qui utiliserait violences, ruses, guerres, révolutions et s’appuierait sur la modernisation industrielle et le capitalisme pour installer un pouvoir juif mondial. Il sera souvent utilisé comme référence pour justifier des régimes racistes et dictatoriaux.

Pourtant, un examen attentif met en évidence le caractère fictif de ce texte : « Les Protocoles » sont un plagiat du « Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu », publié à Bruxelles en 1864 par Maurice Joly, où l’ombre de Nicolas Machiavel est le porte-parole de l’empereur Napoléon III qui explique son complot pour la domination du monde. La supercherie devient évidente par simple comparaison ligne à ligne des deux textes. Ce que fait Pierre Charles dans son étude critique et comparative. Le discours de Machiavel dans le dialogue est transposé, l’internationale juive remplaçant l’empereur des Français.
La vérité a été découverte à la fin du XXe siècle par un historien russe : Mikhaïl Lepekhinne à la suite de l’ouverture des archives soviétiques en 1992. Cette découverte ne vient que corroborer un livre rédigé par un historien français, Henri Rollin, en 1939. Cet ouvrage intitulé « L’Apocalypse de notre temps » montre la création et l’utilisation de ce texte par les pro-tsaristes et les nazis. Déjà en 1933 et 1935, lors du procès de Berne, la fausseté des « Protocoles » avait été retenue par les juges.(Le procès de Berne est un procès intenté entre 1933 et 1935 par la Fédération suisse des communautés israélites pour publication et vente d’écrits immoraux. Pendant ce procès, la fausseté des Protocoles des Sages de Sion a été retenue par le juge Walter Meyer). Les historiens universitaires sont d’accord sur l’identification du faussaire, la structure du texte falsifié et l’analyse des causes de la falsification. Il ne subsiste plus de doute sur ce document.

Mathieu Golovinski, l’auteur du « Protocole », connaît bien les techniques de la propagande, pour avoir travaillé dans les années 1890 pour le Département de la presse à Saint-Pétersbourg dirigé par Michel Soloviev, un antisémite qui fit de Golovinski son protégé. Exilé à Paris, il travaille au Figaro avec Charles Joly, le fils de Maurice Joly, et il exerce ses talents auprès de Pierre Ratchkovski pour la police politique russe (l’Okhrana) en France.
Il faut savoir que Maurice Joly, qui est avocat et journaliste publie en Belgique un « Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu ». Ce livre le fera inculper le 27 mars 1865 pour excitation à la haine et au mépris du gouvernement. Il est condamné en février 1867 par le tribunal correctionnel de la Seine à 15 mois de détention à la prison de sainte Pélagie.
Mathieu Golovinski va exercer ses talents pour la police politique russe en France. En 1897, un cambriolage exécuté par l’Okhrana dans la villa suisse de l’exilé russe Élie de Cyon entraîne le vol d’un grand nombre de documents, dont un pamphlet politique contre le comte de Witte, rédigé par de Cyon à l’aide des « Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu » de Joly. Il s’agirait d’une source d’inspiration des Protocoles. Ratchkovski publie les « Protocoles », destinés à l’origine, seulement à l’empereur. Le texte, « authentifié » par le ministère de l’Intérieur, malgré la réticence du plus proche conseiller de Nicolas II, le comte de Witte, se veut une preuve décisive d’un plan juif de domination du monde reposant sur la modernisation industrielle et financière.

« Les Protocoles des Sages de Sion », sous-titrés « Programme juif de conquête du monde », paraissent d’abord en Russie. Il y eut deux versions : d’abord uniquement des extraits, en 1903, dans le journal Znamla, puis une version complète en 1905 éditée par un moine mystique Serge Alexandrovitch Nilus, qui était fonctionnaire pour les missions spéciales auprès du Procureur Général du Saint-Synode et membre de la Société Philosophique religieuse.

Couverture d'une édition russe de 1912, réalisée par Sergueï Nilus

Couverture d’une édition russe de 1912, réalisée par Sergueï Nilus

Il fut de nouveau édité en 1906 Par Guerrgui Boutmi officier et écrivain nationaliste. En 1909, le livre est traduit en allemand et lu au Parlement de Vienne. Avec la Révolution d’Octobre en 1917, et la fuite de Russes antirévolutionnaires vers l’Europe de l’Ouest, l’aire d’influence des « Protocoles » s’élargit. Ils deviennent internationalement connus en 1920 lorsqu’ils paraissent en Allemagne (janvier) puis sont traduits en anglais (février) et en français.
Dans son édition du 8 mai 1920, The Times de Londres évoque ce « singulier petit livre » dans un éditorial titré : « Le Péril juif, un pamphlet dérangeant. Demande d’enquête », qui tend à démontrer le caractère authentique du texte en insistant sur sa nature de prophétie réalisée. Cet article est publié alors que les Russes blancs étaient en train de perdre la guerre civile et que les « durs » du parti conservateur voulaient discréditer les nouveaux maîtres du Kremlin en dénonçant une « Pax Hebraica».
Un an plus tard, le 17 août 1921, le Times revient sur le sujet et publie la preuve du faux sous le titre « La fin des Protocoles. Cependant, les thèmes des Protocoles seront repris au cours des années suivantes dans de nombreux ouvrages (pseudo-scientifiques, polémistes, ou de fiction) antisémites publiés à travers l’Europe.
Les premières traductions françaises sont publiées en 1920 et 1922 par le prêtre catholique Ernest Jouin dans la « Revue internationale des sociétés secrètes » sous le titre « Les Protocoles de 1901 », en 1921 par l’écrivain monarchiste Roger Lambelin, et en 1924 par le journaliste antisémite Urbain Gohier sous le titre les « Protocoles des sages d’Israël. » Aux États-Unis, le très antisémite constructeur automobile Henry Ford les diffuse à travers son journal « The Dearborn Independent ». Pour Ford, « les Protocoles des Sages de Sion » sont un ouvrage trop vrai pour être une fiction, trop profond dans sa connaissance des rouages secrets de la vie pour être un faux.

Ce livre joue un rôle clé dans la théorie du ZOG apparue dans les milieux racistes blancs d’extrême droite aux États-Unis. Le ZOG, acronyme de Zionist Occupation Governement ou Gouvernement d’occupation sioniste, est une théorie antisioniste du complot juif selon laquelle un ou plusieurs gouvernements seraient en fait contrôlés par les Juifs. Il est devenu aujourd’hui tout à la fois une figure emblématique de l’antisémitisme et de la falsification.

L’antisémitisme du livre va de pair avec l’anti-maçonnerie. Pierre André Targieff, historien et sociologue au CNRF indique que le titre russe des deux premières éditions de 1905 était : « Extraits des protocoles anciens et modernes des Sages de Sion de la société mondiale des francs-maçons » et promouvait l’image des Sages de Sion cachée derrière la franc-maçonnerie. L’auteur des « Protocoles » fait en effet dire aux juifs : « La Loge maçonnique joue, inconsciemment, dans le monde entier, le rôle d’un masque qui cache notre but. »

Selon Umberto Eco , écrivain italien, le « « Protocole des Sages de Sion » et, de façon plus générale, le mythe du complot juif, trouve son origine littéraire dans le roman-feuilleton français du XVIIIe siècle : il révèle son origine romanesque car il est peu crédible, sauf dans l’œuvre de Sue, où les « méchants » expriment de façon si voyante et si éhontée leurs projets maléfiques […] : « nous avons une ambition sans limites, une cupidité dévorante, nous sommes acharnés à une vengeance impitoyable et brûlante de haine».
Le modèle du pamphlet anti-bonapartiste de Maurice Joly, détourné par Golovinsky, est le complot jésuite de Monsieur Rodin dans « Le Juif errant » et « Les Mystères du peuple » d’Eugène Sue. Un autre modèle littéraire est la rencontre entre Cagliostro et les Illuminés de Bavière pour ourdir le complot maçonnique de l’affaire du collier de la reine dans « Joseph Balsamo » (1849) d’Alexandre Dumas.

En 1868, un auteur de libelles calomnieux, Hermann Goedsche publie sous le pseudonyme de sir John Retcliffe, un roman populaire « Biarritz », où il plagie Dumas, en mettant en scène le Grand Rabbin annonçant son plan de conquête du monde aux représentants des douze tribus d’Israël, réunis dans le cimetière juif de Prague. En 1873, le roman est repris par un pamphlet russe « Les Juifs, maîtres du monde », présenté comme une vraie chronique.
En 1881, « Le Contemporain » le publie comme venant d’un diplomate anglais, sir John Readcliff. En 1896, c’est le Grand Rabbin qui se nomme John Readcliff, dans « Les Juifs, nos contemporains » de François Bourmand. Le plan jésuite de Sue, mêlé à la réunion maçonnique de Dumas, attribué par Joly à Napoléon III, devient ainsi le complot juif, et sera repris sous diverses formes, avant le faux de Golovinski.
Au terme d’une de ses études sur « les Protocoles », Pierre-André Taguieff propose cinq fonctions qui peuvent remplir dans l’imaginaire et dans la réalité, puisque la mise au jour d’un complot (n’existant que dans l’esprit de ses découvreurs) est souvent suivie de l’organisation bien réelle d’un contrecomplot :

  • Aider à l’identification des forces occultes à l’origine du complot chimérique et confirmer qu’elles sont impitoyables ;
  • Lutter contre ces forces en révélant les secrets qui les rendent puissantes ;
  • Justifier la contre-attaque contre l’ennemi désormais clairement identifié comme totalement néfaste ;
  • Mobiliser les foules (et/ou les autorités) pour la cause que les révélateurs du complot défendent ;
  • Recréer un monde enchanté, fut-il épouvantable et terrorisant.

Les « Protocoles » ont servi aux visées antisémites, antisionistes, antiaméricaines et, plus récemment, antimondialistes.

Ce texte servit d’instrument de propagande antisémite, aux nazis. Dans Mein Kampf, à travers une argumentation qui confond l’effet avec sa cause, Adolf Hitler peut ainsi écrire : « Les « Protocoles des sages de Sion », que les juifs renient officiellement avec une telle violence, ont montré d’une façon incomparable combien toute l’existence de ce peuple repose sur un mensonge permanent. « Ce sont des faux », répète en gémissant la Gazette de Francfort et elle cherche à en persuader l’univers ; c’est là la meilleure preuve qu’ils sont authentiques. Ils exposent clairement et en connaissance de cause ce que beaucoup de juifs peuvent exécuter inconsciemment. C’est là, l’important !»
Ce n’est qu’après la lecture du texte et une discussion avec Hitler, le 13 mai 1943, qu’il pense pouvoir les utiliser. Goebbels se dit « stupéfait » à la fois par la modernité du texte et par la rigueur dans l’exposition du projet juif de domination mondiale.

Les soviétiques firent unanimement silence sur l’arrêt du procès de Berne. Pourtant les Izvestia avaient dépêché sur place Ilya Ehrenbourg qui avait été chargé de rendre compte du développement du nazisme et de l’antisémitisme. L’article d’Ehrenbourg, dûment écrit et transmis, ne parut pas.

Dans le monde arabe, la première traduction des Protocoles des Sages de Sion en arabe (à partir d’une version française) est publiée au Caire en 1925 puis à Jérusalem en 1926. La diffusion fut marginale avant 1948, et elle était le fait des chrétiens et non des musulmans. Mohammed Rachid Rida, décrit comme « le père spirituel de l’intégrisme islamique arabe moderne » s’en inspire dans un texte, qui fait suite aux émeutes de 1929, dans lequel son « argumentaire anti-juif […] puis[e] à toutes les sources en combinant des arguments conformes à la tradition musulmane la plus hostile aux juifs ».
Une traduction est diffusée en 1951 après le conflit palestinien de 1948. En 1967, les Presses islamiques de Beyrouth publient la version française de Roger Lambelin sous le titre « Protocoles des Sages de Sion: texte complet conforme à l’original adopté par le congrès sioniste réuni à Bâle (Suisse) ».
R. Achart, un chercheur franco-libanais déclare que les « insanités » que contient ce pamphlet ont connu une diffusion beaucoup plus vaste que le pamphlet lui-même et qu’elles ont largement contribué à la « diffusion de l’antisémitisme dans le monde arabe ». Il insiste sur les différences de motivations des diffuseurs des « Protocoles » en Europe, qui n’avaient que des desseins antisémites, et celles des diffuseurs du pamphlet dans le monde arabe qui cherchaient à « excuser la défaite infamante […] des États arabes devant le mouvement sioniste et à expliquer pourquoi ce dernier avait pu gagner le soutien de l’ensemble des puissances du camp victorieux de la Seconde Guerre mondiale. »
Des personnalités arabes font référence aux Protocoles dans des rencontres officielles ou dans des écrits. Par exemple, en 1929, à la suite de sa comparution devant la Commission Shaw chargée d’étudier les causes des émeutes de 1929 en Palestine mandataire, le mufti de Jérusalem Mohammed Amin al-Husseini se réfère aux « Protocoles » pour démontrer que les sionistes ont attaqué les Arabes. Tom Segev (Journaliste et écrivain juif) rapporte le cas d’un notable palestinien qui, bien que conscient du discrédit qui pèse sur les « Protocoles », ne peut expliquer la défaite arabe dans la guerre de 1948 sans une collusion entre le sionisme et le communisme dans le cadre d’un plan visant à la domination du monde.
En septembre 1958, le président égyptien Gamal Abdel Nasser, qui n’est pas antisémite, demande cependant à un journaliste lors d’un interview s’il connait les « Protocoles » et lui en conseille la lecture car ils démontreraient que « 300 Sionistes, dont chacun connaît tous les autres, gouvernent le destin du continent européen et élisent leurs successeurs parmi leur entourage ».
En 2003, la nouvelle bibliothèque d’Alexandrie inaugure son musée de manuscrits où figure une traduction en arabe des « Protocoles » à côté de manuscrits de la Torah. Le directeur le justifie en déclarant : «Il se peut que le livre des Protocoles des Sages de Sion soit plus important pour les juifs que la Torah, puisqu’ils gèrent leur vie selon ses principes ».
La charte du Hamas fait également référence aux Protocoles et à d’autres poncifs antisémites. L’article 32 y indique que « le plan sioniste […], après la Palestine […] ambitionne de s’étendre du Nil à l’Euphrate […] comme stipulé dans « Les Protocoles des Sages de Sion » ». Cependant que la charte serait en cours d’amendement en se référençant à, un proche du Hamas qui, « sensible au dommage causé à l’image du mouvement palestinien [par l’antisémitisme de la charte] » a déclaré dans le Jérusalem Post en février 2006 que : « Toutes ces absurdités sur « Les Protocoles des Sages de Sion » et les théories du complot – toutes ces bêtises – seront éliminées » dans la version amendée.
Il est également popularisé par divers feuilletons télévisés : un feuilleton télévisé égyptien, repris par de nombreuses télévisions arabes, « Le cavalier sans monture », qui évoque de façon centrale dans l’intrigue les « Protocoles des Sages de Sion » présenté comme un livre tenu secret par des juifs mais supposé authentique. Le feuilleton Diaspora, diffusé par Al-Manar, la télévision du Hezbollah ,sur Al-Alam Télévision, la télévision iranienne, comprenant non seulement une dénonciation du supposé pouvoir des juifs sur le monde, mais un négationnisme
ouvertement exprimé à l’égard des crimes commis envers les juifs.

En conclusion, on se rend compte, qu’un écrit vieusi d’un siècle est toujours utilisés par différents pays ou groupement pour discréditer une population.

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