Jean Joseph Fagnart

 

Dans le mur gouttereau du bas-côté sud de l’église sainte Remfroid de Pry, est encastrée une croix sépulcrale de pierre (la plus ancienne qui ait été conservée de ce cimetière) portant l’inscription :

Cy devant reposent les corps de Marie-Philippine Prévôt, épouse de
Jean Joseph Faignart, décédée le 27 aoust 1789, âgée de 45 ans,
et de Jean-Joseph Fagnart, son mari, décédé le 8 Fr 1804, âgé de 71
R C P I

Jean Joseph Fagnart1 est né le 15 avril 17352 à Gourdinne, localité située à quelque sept kilomètres de Walcourt où ses ascendants y étaient fixés depuis plusieurs générations et y tiraient leurs revenus de la terre.

Jean Fagnart, arrière-grand-père de Jean Joseph, et son épouse Marie Hubert vivent à Gourdinne vers 1640 avec leurs sept enfants3. De l’union de leur quatrième enfant, prénommé Jean, avec Barbara Debercq, naissent également sept enfants dont le puîné Jean Joseph, né le 10 août 1700, épouse Marie Joseph François.

Jean Joseph est l’aîné de leurs deux enfants. Il épouse, devant le curé de Pry4, Marie Philippine Prévost, née à Pry le 22 février 17425, fille de François et Marie Catherine Clefey, mariés le 7 novembre 17406.

Vient-il résider immédiatement après son mariage à Pry ?
Il semble que la réponse puisse être affirmative : aucun de ses douze enfants n’est né à Gourdinne et ils sont, selon toute probabilité, tous nés à Pry7.

Le 6 décembre 1763 (il est âgé de 29 ans), il prend à bail la Cense de la Cour à Pry (d’une contenance de 130 bonniers ou 124 hectares environ) appartenant à l’abbaye du Jardinet8 et reconduit le contrat le 2 juillet 1772 pour un terme de neuf ans prenant cours le 1er mai 17739. Deux clauses peu fréquentes dans un bail à ferme y sont contenues :

  • La première : la perception de la menue dîme de la paroisse de Pry est affermée à Jean Joseph Fagnart moyennant le paiement de 53 florins 8 patars, argent à l’édit de Sa Majesté Impériale Reine10. Au titre de fermier de la menue dîme, il est tenu de remplir les obligations suivantes : livrer le pain et le vin pour l’église de Pry, blanchir les linges, les plisser et les rendre le plus « décents » possible et, enfin, fournir, entretenir et nourrir le verrat et le taureau de la communauté. La grange « d’en bas » doit être réservée à l’engrangement des dîmes. Elle était dénommée « grange aux dîmes ».
  • La seconde : le fermier est tenu de nourrir les échevins de la terre de Denain11 et les gens commis pour faire la recette seigneuriale le jour de saint Jean-Baptiste l’Évangéliste (24 juin, début de l’été)12.

Jean Joseph Fagnart exerce toute sa vie durant le rude métier de cultivateur dans la même exploitation agricole : la Cense de la Cour à Pry. Il est père de douze enfants mais a la douleur de
perdre très tôt son épouse : elle décède le 27 août 1787 dans sa quarante-sixième année13.

Viennent les sombres années de l’occupation française.
En janvier 1797, les moines cisterciens de l’abbaye du Jardinet à Walcourt doivent évacuer leur monastère et leurs biens sont mis en vente comme biens domaniaux. Augustin Adant, un des moines de la communauté dissoute, se porte acquéreur des bâtiments claustraux le 9 vendémiaire an 6 (30 septembre 1797)14 ; Jean Joseph Fagnart accepte d’être désigné en qualité de command et devient ainsi le propriétaire « sur le papier ». Pourquoi cette acceptation ? Pour, garantir les moines acquéreurs contre toute nouvelle confiscation par l’État français en cas de condamnation pour activités illégales.

Le même jour, il acquiert la ferme de la Cour à Pry pour la somme de 140 000 livres; mais en fait, sept des douze moines du Jardinet sont acquéreurs de la moitié de la ferme. Pour la même raison que
celle ci-dessus énoncée, il ne révèle pas le nom des moines propriétaires.

Malade, se reposant sur une chaise, il appelle le 24 frimaire an 12 (14 décembre 1803) le notaire N.L. Bougard de Walcourt pour lui dicter ses dernières volontés15. Il veut que ses biens soient partagés par parts égales entre ses enfants et énumère ceux qui ont reçu des « avancements ». Il fait consigner le nom des moines propriétaires de la moitié de la ferme de la Cour en vue de la sauvegarde de leurs droits. Ce sont : Jean Wautelet, abbé, François Libert, Bernard Moutquin, Louis Rousseaux, Paul Denys, Pierre de la Charlerie et Clément Adant.

Il s’éteint le 17 pluviose an 12 (7 février 1804) à six heures du matin16 dans sa septantième année et est inhumé dans le cimetière de Pry aux côtés de son épouse.


Cet article est paru dans le bulletin trimestriel du C.H.E.W no 4 de novembre 1982


  1. On constate que l’orthographe de Fagnart n’est pas constante sur cette croix. On en trouve une troisième forme dans le bail de la ferme de la Cour en date du 2 juillet 1772 (A.E.H., Archives ecclésiastiques, n° 3026) : Fagneau. Cette forme est vraisemblablement celle du patois, comme on dit « in r[e]naud » pour un renard. On trouve cette forme dans d’autres localités : Gobeau alias Gobart à Ermeton-sur-Biert, Godeau alias Godart à Biesmerée.
  2. A.E.N., Registres paroissiaux, n° 414, f° 28.
  3. A.Ï.N., Registres paroissiaux, n° 414, f° 1.
  4. Les actes de 1759 à 1770 des registres paroissiaux de Pry font défaut. Les actes de naissance de
    Marie-Françoise Fagnart (A.E.N., Registres paroissiaux n° 725, 1° 324), de Heine (f° 334-335), de Catherine (f° 347) et de Benoît (f° 350) mentionnent : « filia (ou filius) legitima (ou legitimus) Joannis Josephi Faignart et Philippina Prevot qui matrimonium contraxerunt in hoc pago de Pry, et patriae leodiensis ».
  5. A.S.K., Registres paroissiaux, n° 725, f° 152.
  6. A.B.N., Registres paroissiaux, n° 725, f° 245.
  7. Rappelons que les actes de 1759 à 1770 font défaut.
  8. A.G.R., Conseil privé autrichien, n° 908.
  9. A.E.N., Archives ecclésiastiques, n° 3026.
  10. Le montant au loyer est spécifié en monnaie ayant cours dans le comté de Namur alors que la ferme de Pry est située en pays de liège.
  11. La seigneurie de Pry est dénommée « Domaine de Denain ». Avant 1498, date de l’achat de la seigneurie par l’Abbaye du Jardinet, elle appartenait au chapitre noble Sainte Remfroye de Denain. Denain est commune du canton Bouchain, arrondissement Valenciennes, département du Nord, France.
  12. C’est, pensons-nous, le fait de percevoir la recette seigneuriale qui est à l’origine de la dénomination « cense de la Cour », c’est-à-dire la ferme du seigneur dans laquelle se tient la cour censuelle ou censale.
  13. A.E.N., Registres paroissiaux, n° 724, f° 381.
  14. A.E.N., Domaines nationaux, n° 76.
  15. A.E.N., Protocoles notariaux, notaire N.L. Bougard, acte du 24 frimaire an 12.
  16. A.E.N., Etat civil Dinant-Philippeville , n° 123

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