La sombre histoire des SS wallons

Je n’ai pas écrit cet article. Je l’ai lu dans le Soir Mag (voir ici). J’ai demandé à l’auteur, M. Pierre De Vuyst, l’autorisation de le reproduire dans le journal du CHEWalcourt, autorisation, qu’il m’a volontiers accordée.
Constatant le retour en force des partis extrêmes, droite ou gauche, de l’antisémitisme et de la xénophobie, j’ai pensé que cet article intéresserait beaucoup de monde.

Michel Hancart


Trois quarts de siècle après les faits, la question de la collaboration pendant la Seconde Guerre mondiale reste toujours d’une brûlante actualité.

L’épisode le plus troublant de cette collaboration est sans doute celui des SS wallons. Qu’est-ce qui a bien pu amener des hommes francophones à servir volontairement dans les rangs de l’envahisseur nazi dont ils ne parlaient pas la langue, pour aller combattre les Russes sur le front de l’Est ? Constituée en juillet 1941, la Légion Wallonie rassemble des volontaires recrutés par le mouvement politique Rex. Dès novembre 1941, forte de 1.000 hommes, la légion est active dans le secteur sud du front de l’Est, combat sur le Donetz en mai 1942. En juin 1943, elle intègre la Waffen SS sous le nom de SS-Sturmbrigade « Wallonien », soit la Brigade d’Assaut SS Wallonie. Jusqu’en février 1944, les SS wallons combattent en Ukraine, en particulier à Tcherkassy où la brigade se distingue, mais est littéralement décimée. Dotée de nouvelles recrues dénichées notamment au sein des Jeunesses rexistes, elle se bat ensuite en Estonie, devient la 28e SS Panzer Grenadier Division (28. SS Pz Gren Div) en décembre 1944 et se bat en Poméranie. De février à avril 1945, elle participe aux combats de Stargard, Stettin, et Altdam. Le 3 mai 1945, elle capitule dans la région de Schwerin. Au total, quelque 2.500 de ses combattants ont perdu la vie quelque part entre le Caucase et la Baltique.

La collaboration chez les francophones

« Très peu de Belges francophones ont collaboré avec l’occupant nazi. Pour ceux qui l’ont fait, ce fut par opportunisme myope, par idéalisme et patriotisme fourvoyé. L’extrême droite francophone à l’époque a puisé ses racines idéologiques dans divers courants comme le catholicisme intégraliste, un poujadisme exacerbé, des variétés locales d’un fascisme à la mode belgicaine ou encore, pour la minorité de la minorité, ce furent des personnes qui adhéraient aux préceptes racistes du nazisme », explique Alain Colignon, historien et bibliothécaire au Cegesoma (Centre d’études et de documentation Guerre et sociétés contemporaines), grand spécialiste de la période de l’Occupation en Wallonie.

Léon Degrelle en plein discours à la manifestation de la Waffen-SS française donnée en mars 1944 au Palais de Chaillot. Devant son pupitre, la bannière de la Division SS Wallonie évoque le mythique Duché de Bourgogne.

Léon Degrelle en plein discours à la manifestation de la Waffen-SS française donnée en mars 1944 au Palais de Chaillot. Devant son pupitre, la bannière de la Division SS Wallonie évoque le mythique Duché de Bourgogne. – BelgaImage

Entre 1940 et 1944, le parti Rex a compté à son apogée entre 10.000 et 15.000 adhérents affiliés, là où le VNV (Vlaams Nationaal Verbond) en comptait 50.000. Il faut y ajouter les « ultras de la collaboration » qui se sont structurés au début de l’Occupation à l’extrême droite du rexisme. Ainsi l’Agra (les Amis du grand Reich allemand) ou Mouvement national-socialiste wallon, qui a compté au mieux 2.500 membres en 1942, parmi les dissidents rexistes et socialistes. « C’étaient à 80 % des opportunistes qui se sont ralliés au courant collaborationniste par désir de promotion ou de revanche sociale. Adhérer aux thèses de l’Ordre Nouveau impulsé par l’Allemagne nazie triomphante permettait selon eux de s’élever dans la société. »

Le rexisme a, quant à lui, connu divers stades d’évolution, évoluant du superpatriotisme au fascisme le plus complet. Issu des éditions catholiques Rex et donc de l’intégralisme catholique dont il était issu de 1929 à 1935 (« Catho à 100 % ou alors fous le camp ! » était sa devise de l’époque), ce mouvement politique est devenu poujadisant en même temps qu’indépendant, sous l’impulsion de son leader Léon Degrelle. Né à Bouillon, journaliste, écrivain, il s’investit dans la politique et devient l’adversaire le plus dangereux du Parti catholique lors des élections législatives de mai 1936, remportant près de 12 % des voix en Belgique et 21 députés à la Chambre (le VNV en comptait déjà 16 rien qu’en Flandre).

Le leader Degrelle

Léon Degrelle à Charleroi, Belgique en Avril, 1944

« Le front populaire de Rex s’ouvre aux laïcs, agnostiques et super-patriotes belges hostiles aux partis politiques, décrétés corrompus. Il bat monnaie sur les peurs des classes moyennes d’être marginalisées par la perception de la crise économique, la dévaluation de 1935 et la menace du marxisme, avec l’apparition des coopératives socialistes en même temps que d’un hypercapitalisme, ce nouveau commerce de masse représenté par les grands magasins (Sarma – Priba). Le rexisme a bénéficié des incontestables talents de tribun de Degrelle, ainsi que du mal-être sociétal ressenti à l’époque. Comme le VNV en a profité en Flandre. Rex disposait aussi d’une presse de combat et d’une propagande dynamique stipendiée par des industriels comme le baron de Launoit. »

Léon Degrelle a participé à de nombreux combats, il a même été blessé cinq fois. Il n’hésitait pas à se mettre en scène.

Léon Degrelle a participé à de nombreux combats, il a même été blessé cinq fois. Il n’hésitait pas à se mettre en scène. – BelgaImage

Très ambitieux, Degrelle est prêt à s’allier à toute formation politique lui permettant de s’emparer du pouvoir en Belgique. « À l’automne 1936, il commet sa première gaffe en s’alliant au VNV, notoirement antibelge et cryptoséparatiste. Au printemps 37, sa deuxième erreur est de défier tous les partis politiques et principalement le Premier ministre Van Zeeland, qui le bat sévèrement aux élections suivantes. » Degrelle déçoit dans ses propres rangs, alors qu’il adopte un virage fascisant. « Rex se charge d’antisémitisme et s’aligne dès 1938 sur les thèses géopolitiques de l’Allemagne nazie. Ce qui le coule définitivement dans l’opinion publique francophone. » À cette période, le parti se retrouve en net déclin, alignant un échec électoral après l’autre. En 1939, il ne compte plus que quatre députés. Financé par l’Allemagne nazie, Degrelle devient leur agent d’influence.

Les Belges de la Waffen SS

Puis arrivent l’invasion et l’occupation allemandes. L’occupant mise plus sur le VNV que sur Rex pour le seconder. « Degrelle, lui, se voit en premier serviteur du Roi prêt à assumer le pouvoir, comme Mussolini en Italie, mais le VNV occupe l’avant-scène. Le déclenchement de la guerre à l’Est en juin 1941 va remettre Degrelle bien en cour chez les nazis. » Non seulement il joue les agents recruteurs mais aussi les chefs combattants. Il s’engage comme premier mitrailleur du premier groupe du premier peloton de la première compagnie de la Légion Wallonie au sein d’un groupe d’un millier de volontaires partis sur le front de l’Est combattre les bolchéviques au côté de la Wehrmacht. Les volontaires flamands ont, eux, intégré la 27e SS-Freiwilligen-Grenadier-Division Langemark, du nom de la commune flamande de Langemark qui fut le théâtre de la défaite, apparentée à un massacre, de jeunes soldats allemands novices.

Le drapeau rexiste ne quitte pas la Légion Wallonie, et pas moins la ferveur
fasciste des volontaires belges, ici courant 1942. – DR

Les deux brigades vont être utiles à Hitler, surtout dès l’été 42, lorsqu’il se retrouve avec trois ennemis de taille (Britanniques, Américains et Russes) et un grand besoin de chair à canon. Les rexistes purs et durs voient l’opportunité de faire de la Belgique un nouveau et vaste duché de Bourgogne au sein d’un empire germanique agrandi et se nazifient complètement, laissant en chemin les derniers modérés du parti. La brigade endosse logiquement l’uniforme de la Waffen SS, et accompagnera le Reich jusque dans sa chute en mai 1945. Alain Colignon : « Les Wallons se sont comportés bravement au combat, mais ils n’avaient pas trop le choix, entre la balle dans la nuque qui les attendait en cas de capture par les bolcheviques et la perspective d’être fusillés par la feldgendarmerie en cas de désertion. »

Degrelle a rencontré le dictateur nazi Adolf Hitler à plusieurs reprises, comme ici en 1944, après la sanglante bataille de Tcherkassy.

Degrelle a rencontré le dictateur nazi Adolf Hitler à plusieurs reprises, comme ici en 1944, après la sanglante bataille de Tcherkassy. – BelgaImage

Les « crapules » de la garde wallonne

À leur retour en Belgique, ils sont considérés comme des traîtres par 95 % de la population, « ou au mieux comme des illuminés fourvoyés »« En Flandre, ce fut différent, en raison du poids du VNV dans la collaboration », analyse l’historienne Chantal Kesteloot (CegeSoma/Archives de l’État). « En Flandre où dans une commune sur deux le bourgmestre fut un collaborateur, mais qui n’ont pas tous commis des exactions. Certains ont protégé leur population, notamment en établissant des stratégies contre le Service du travail obligatoire. Un regard différent a donc été porté par la société flamande sur ces personnes, qui ont d’ailleurs été touchées de plein fouet par la politique de répression. L’accent a été mis sur le fait que ces personnes se sont engagées au nom de la Flandre et non parce qu’elles étaient fascistes ou nazies. On a idéalisé leur action dans le discours et l’accent a été mis sur la politique de répression de la rue, des femmes ont été tondues, violentées, des exécutions sommaires à tel point que ces personnes ont fini par passer pour des victimes. » Il faut dire aussi que l’aile flamande du CVP, parti social-chrétien encore national, a tenté de récupérer les voix de cet électorat important (en 1939, le VNV comptait 21 sièges à la Chambre, là où Rex n’en comptait que quatre). Les anciens les moins compromis du VNV vont être récupérés par le Parti catholique.

Du côté wallon, la répression a été plus dure. Et les collabos, notamment les soldats SS, se sont bien souvent cachés, de honte. De la même manière, on leur a moins souvent donné la parole ou demandé leur témoignage. « Cela dit, les soldats partis combattre sur le front de l’Est ont été beaucoup mieux traités après la guerre. D’autant plus dans le contexte de la guerre froide qui s’est installée juste après. Ils sont devenus ceux qui avaient compris avant les autres le combat contre les bolcheviques. Ils sont devenus des idéalistes qui ont pris au pied de la lettre le discours anticommuniste ambiant dans les années trente. Un tout autre traitement a été réservé à ceux qui ont collaboré en Belgique et notamment ceux qui, au sein de la Garde wallonne, ont traqué les résistants et arrêté des civils, notamment les réfractaires au travail obligatoire. Ceux-là furent considérés comme des crapules. »

Amnistie ?

Entre le mois de septembre 1944 et la fin 1949, 407.000 dossiers ont été ouverts pour faits de collaboration. En définitive, 53.000 citoyens belges sont condamnés pour collaboration, dont 1.247 écopent d’une condamnation à mort. Mais seul 242 d’entre eux seront effectivement exécutés (238 hommes et 4 femmes). 1.839 personnes sont condamnées à la perpétuité. (lire par ailleurs) Parmi les exécutés célèbres, Irma Laplasse, considérée par certains en Flandre comme une « martyre » des excès de l’épuration, mais aussi Victor Matthijs, qui fut le chef de Rex pendant l’Occupation, et José Streel, idéologue du mouvement, alors que Léon Degrelle, leur chef spirituel, condamné à mort par contumace, avait trouvé refuge dans l’Espagne franquiste. Il est mort en 1994 à Malaga. Comme lui, des milliers de collaborateurs ont choisi la voie de l’exil volontaire, notamment en Afrique du Sud et en Amérique latine…

Chantal Kesteloot : « La première tentative d’amnistie a été le fait d’un député wallon. Mouvement dans les années 50 au sein du monde catholique, puis de la Volksunie. Il n’y a plus d’intérêt, la N-VA n’en a jamais fait son cheval de bataille et est toujours restée très prudente sur la question. Aujourd’hui, la question est morte, elle ne serait plus que du registre symbolique. » En 2011, le Sénat avait accepté d’entamer la discussion d’une proposition de loi du Vlaams Belang relative à l’effacement des condamnations des collaborateurs de la Seconde Guerre mondiale. Mais elle n’a pas abouti, et Bart De Wever, lui-même, patron de la N-VA, en avait écarté l’idée et même condamné la collaboration comme « une erreur terrible à tout niveau », rappelant d’ailleurs à l’époque que son grand-père avait fait partie du VNV, le parti nationaliste flamand qui est entré massivement dans la collaboration. Aujourd’hui, la question de l’amnistie ne semble plus préoccuper le monde politique, du simple fait que les personnes concernées sont décédées. L’oubli, sinon le pardon, se serait-il installé peu à peu dans la société ? Le succès des ventes de livres et documentaires se rapportant à cette époque permet d’en douter…


Irma Laplasse, née Irma Swartvaegher le 9 février 1904 à Schore, était une agricultrice flamande qui fut à l’origine de la mort de sept résistants de l’Armée secrète qui détenaient son fils lors des dernières heures de la Seconde Guerre mondiale en Belgique.

Arrêtée, elle sera condamnée à mort par un tribunal militaire et fusillée à la prison de Bruges, le 30 mai 1945. Cette figure deviendra le symbole pour l’extrême droite flamande et les nationalistes de la répression inique selon eux dont firent l’objet les collaborateurs flamands dans l’immédiat après-guerre. Son journal intime sera publié en 1947. En 1970, le jésuite et historien Karel Van Isacker le réédite dans une version préfacée dans laquelle il fustige la position de l’auditeur militaire, Jean Vossen. La polémique enflant, ceci conduira à l’annulation du procès militaire, à une nouvelle instruction en 1995 et à un nouveau procès dont l’arrêt fut rendu en 1996. Il verra la sentence de mort commuée à titre posthume en détention à perpétuité pour trahison et dénonciation à l’ennemi ayant entraîné la mort. Un nouveau pourvoi en cassation fut introduit en 1997. Il n’aboutira pas.

Cette affaire fut un dossier sensible en Belgique en ce qui concerne les rapports entre Wallons et Flamands autour de l’amnistie hypothétique des faits de collaboration durant la Seconde Guerre mondiale.


Pour ceux que cela intéresse, je vous signale la sortie de deux livres traitant du sujet :

  • « SS Waollons » par D.C Luytens et Alain Libert, édition BelgoBelge 
  • « le trouble » par Jeroen Olyslaegers, éd. Stock

Ressources

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